Les pionniers

C’est le 21.12.1983, que monsieur Théo Lattion, un historien amateur et poète de Liddes, écrit ses Réflexions à propos du « Mur d’Annibal » ; il s’agit d’un document de cinq pages complété par un plan au 1:1000 (Fig. 1)[1]. Ce document constitue la plus ancienne trace écrite de l’utilisation de ce toponyme dont l’usage sera dès lors communément accepté. Ce travail constitue également le document précurseur des recherches sur le site. Selon l’auteur, dont la famille possédait les moulins de Liddes, le nom du lieu lui aurait été transmis à diverses occasions par des bergers ou des chasseurs de la région[2]. L’origine de ce nom, tout comme la « Pointe de Babylone », les « Rayons de la Madeleine », l’« arête d’Annibal » et le « col d’Annibal », est probablement à rechercher auprès des érudits locaux que sont les chanoines de l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Le chanoine Laurent-Joseph Murith fut, par exemple, partisan du passage d’Hannibal par le col du Grand-Saint-Bernard[3] mais aucun élément ne permet d’abonder dans ce sens. Il est intéressant dans ce cadre de remarquer que si selon Lattion le toponyme semble un lieu-dit commun[4], aucune mention antérieure ne parle de ce site alors que les Atlas Siegfried et plusieurs notices publiées au début du XXe siècle[5] font état, par exemple, du « col d’Annibal » ou des structures qui s’y trouvent. L’invention entre 1895-1896 et 1983 de ce toponyme ne peut donc être totalement écartée. L’absence de mentions écrites antérieures de ce nom ne signifie cependant pas qu’il n’est pas ancien. Lattion, après s’être distancé d’un lien entre le site et le général carthaginois Hannibal[6] ou ceux qu’il nomme Sarrasins[7], propose une description des vestiges visibles au sol, complétée par son plan au 1:1000[8].




Figure 1, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, plan du site, échelle 1:1’000, LATTION 1983 p. 6



Il faut tout d’abord reconnaître la qualité du travail descriptif de Lattion, au vu des moyens et du temps dédié à sa recherche. Sa précision et une vue d’ensemble des plus intéressantes (malgré quelques erreurs) sont un intéressant point de départ[9]. Lattion observe sur le site, un mur dont le développement fait dans les « […] deux cents et cinquante mètres […] »[10] et dont le tracé relevé (Fig. 1) correspond quasi parfaitement au relevé GPS effectué en 2008. Les dimensions qu’il propose pour la structure sont par contre moins précises. Lattion a été trompé dans ses mesures par la démolition du mur et a confondu certains tronçons de moraine avec le mur. L’épaisseur du mur, « […] plus de trois mètres […]»[11], correspond aux mesures actuelles, tandis que sa mesure de la hauteur, « […] quatre à cinq mètres […]»[12], est très surestimée. Lattion décrit le tronçon de l’extrémité nord-ouest du mur comme « […] un dallage disloqué aux mesures géométriques bien définies […]»[13] alors qu’il correspond à un tronçon très arasé dont la démolition donne une allure irrégulière.


L’intérêt du travail de Lattion vient également de ses réflexions sur les hypothèses concernant les bâtisseurs de cette structure. Bien que se basant sur quelques parallèles et sur un développement parfois discutable[14], l’hypothèse principale que retient Lattion est « […] que les murs du Creux de Boveire sont l’œuvre des Celtes, restent encore à élucider les raisons de cette construction. Il semble raisonnable d’en retenir deux : militaire ou religieuse. » [15] ; cette explication est osée mais cohérente et toujours d’actualité.


Le travail de Lattion constitue la première recherche consacrée au site du Mur (dit) d’Hannibal ; bien que s’appuyant parfois sur des données plus mythologiques qu’historiques et recelant quelques erreurs d’observation, il constitue le point de départ de toute étude sur le site.


Dans l’ouvrage, Liddes à travers les âges[16], qu’il écrit avec le chanoine Lucien Quaglia en 1984, Lattion mentionne à nouveau le Mur (dit) d’Hannibal dans un paragraphe. Il présente ses hypothèses les plus probables, « […] un retranchement des Sarrasins[17] ou [d’] une construction celtique […] »[18], une mise au propre du plan relevé par ses soins en 1979 et un plan de situation (Fig. 2). Ce travail ne constitue qu’une très courte compilation des Réflexions à propos du « Mur d’Annibal » et n’apporte aucun élément nouveau à la recherche. Il est le premier travail publié sur le sujet.




Figure 2, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, croquis et plan de situation sans échelles, publiés dans LATTION & QUAGLIA 1984 p.169

.


Dans son article de 1993, Le mystère du mur d’Hannibal[19], paru dans le Nouvelliste, Lattion, reprend son étude sur le site. Après une courte description qui compile les données et les erreurs de ses Réflexions à propos du « Mur d’Annibal » de 1983, il réintroduit la question du général carthaginois et s’oriente vers une hypothèse mytho-astronomique[20].


Ce document s’il reste intéressant d’un point de vue descriptif peut être considéré comme les prémices du développement de l’aspect mystique et ésotérique du site. Une partie des éléments développés dans l’article pourrait s’expliquer par des modifications apportées par le journaliste après l’entretien mais également par une envie de la part du chercheur amateur d’augmenter l’intérêt du site en lui conférant un caractère étrange et intrigant.


Le travail suivant s’intéressant au site est Le Mur d’Annibal : approche, description et essai[21] de monsieur Pierre Delacrétaz disponible dès 1994 sur son blog internet et déposé en versions papier à la bibliothèque universitaire de Lausanne et à la bibliothèque cantonale du Valais. Dans un premier temps, l’auteur écarte l’hypothèse d’un lien avec le général carthaginois Hannibal puis il effectue une description de la situation du site. Il mentionne l’état de conservation du mur, fortement détérioré selon lui en raison de sa position pendant près de 40 ans au centre d’une zone des buts de l’artillerie de montagne et de forteresse[22]. Delacrétaz cite la présence de la mention « Mur » à l’emplacement du site sur une carte d’état major du XIXe siècle qu’il n’a pu retrouver[23]. Il n’effectue pas de nouvelle description du site mais se base sur le travail de relevé et de description de Lattion[24]. Delacrétaz pose ensuite plusieurs réflexions basées sur des propositions de restitutions de l’évolution du climat issues d’études scientifiques partiellement assimilées[25] et n’apporte aucun élément supplémentaire à la recherche. Les observations de Delacrétaz sur la situation du site sont par contre tout à fait pertinentes « […] cet endroit d’où par contre on peut surveiller toute la région, en particulier la haute vallée donnant sur le versant sud des Alpes. Un vrai nid d’aigle. »[26].


Le travail de Delacrétaz, n’apporte donc que peu de nouvelles informations, malgré quelques éléments nouveaux glanés auprès de Lattion. Ses propositions d’interprétation ne peuvent être retenues mais ses remarques sur la situation du site et les destructions occasionnées par les tirs d’artillerie sont intéressantes.


En 2005, Monsieur Vincent Quartier-la-Tente, un historien amateur, écrit un article concernant le site, L’énigme du Mur d’Annibal[27], dans le journal de la société de développement régionale. Il propose selon ses dires « une liste non exhaustive de ses origines possibles »[28]. Quartier-la-Tente propose quatre hypothèses dans un esprit critique. Le mur serait une construction de fonction militaire ou religieuse celte[29], une construction médiévale de « Sarrasins » qu’il apparente à des païens régionaux[30], une construction de fonction militaire plus récente à lier aux conflits entre Valaisans et Valdotains au XVe siècle[31] ou un site civil antérieur à 1878, lié à la protection contre les avalanches ou à l’exploitation de ressources naturelles. Les hypothèses celte et des « Sarrasins » sont issues des travaux de Lattion[32]. L’hypothèse d’une structure du XVe siècle[33] est liée aux mentions du Dictionnaire Géographique de la Suisse concernant le site du « col d’Annibal »[34] et à la découverte fortuite par un chasseur de Fully, monsieur Roger Maret, en 1980 d’une dague « de chasse » ou « de défense » des XIVe-XVe siècles[35] dans un pierrier à proximité du sommet du Beaufort (3048 mètres)[36]. La quatrième et dernière hypothèse est directement issue de Quatier-la-Tente.


Aucun élément nouveau apparenté à des observations de terrain n’est apporté par ce travail mais il présente deux nouvelles hypothèses inédites. La même année, lors d’une visite sur le site, madame Anne-Françoise Quartier-la-Tente découvre une inscription lapidaire[37] (Fig. 3).


Figure 3, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, août 2005, Anne-Françoise Quartier-la-Tente est l’inventrice d’une étrange inscription lapidaire (Photo Vincent Quartier-la-Tente, 2005).


En 2006, monsieur Ludwig Poget sous la direction du professeur Thierry Lüginbühl, présente un mémoire sur l’Archéologie des vallées des Dranses : peuplement et passages transalpins secondaires du Paléolithique à l’époque romaine[38]. Ce travail propose un catalogue des sites et découvertes archéologiques du Val d’Entremont. Le site du Mur (dit) d’Hannibal est décrit à partir de la fiche de la Carte Archéologique, inspirée des descriptions de Lattion[39] et accompagnée d’une très courte remarque : « Epoque : II (Moderne ?) », « Type de site : indéterminé (refuge ?) », Cette zone sans aucune vocation stratégique est un terrain d’exercice réputé de l’armée suisse (les éclats d’obus et autres vestiges d’armement moderne y sont légion), et on pourrrait considérer cet édifice comme faisant partie d’un complexe de simulation de combat en zone alpine (antérieur au XXe siècle après J.-C.) chère aux partisans atemporels du réduit national, mais rien ne permet d’être affirmatif, et cette structure demeure extrêmement mystérieuse »[40].


Seules les mentions de site « Moderne ? » de « refuge ? »[41] méritent d’être conservées. Ce travail, le premier académique mentionnant le site, n’apporte aucun élément pour ce qui concerne le site lui-même, mais son apport au niveau régional est intéressant[42].


En 2007, monsieur Vincent Quartier-la-Tente publie un second article, L’énigme du mur d’Annibal ! Enfin une piste ![43], dans le journal de la société de développement de Liddes. Le sujet principal de cet article est l’inscription découverte par son épouse en 2005. Quartier-la-Tente arrive à la conclusion que si l’inscription correspond à des caractères (dits) lépontiques, seuls des travaux archéologiques de terrain pourront apporter de réelles informations sur l’âge des structures présentes sur le site[44]. Quartier-la-Tente propose ensuite un essai de transcription et d’interprétation[45].


Pour la première fois depuis les travaux de Lattion, un nouvel élément de terrain est apporté pour le site du Mur (dit) d’Hannibal.


La même année, monsieur Urs Schwegler s’intéresse au site dans un rapport publié sur son site internet, Vorläufiger Bericht über die etruskische Inschrift und die Mur d’Annibal von Liddes VS. Ce rapport s’oriente principalement vers une description des observations générales effectuées sur le site et un essai d’étude de l’inscription à caractères lépontiques découverte en 2005. La description du site par Schwegler se base sur les travaux existants tout en y ajoutant quelques observations personnelles comme le poids estimé de certaines pierres[46] et une liste de sites de comparaisons[47]. Schwegler traite l’inscription qu’il dit « etruskische » de manière approfondie et son expérience dans la transcription de gravures rupestres lui permet d’observer des éléments intéressants[48].


Le travail descriptif de Schwegler pour le mur principal et l’inscription à caractères lépontiques est intéressant mais perd en retenue lorsqu’il traite de « mégalithes anthropomorphes » présents sur le site[49]. Schwegler livre dans son rapport un croquis du site[50] et un relevé GPS de 38 points dans l’axe de la structure[51]. Il est également le premier à mentionner la présence d’abris, sur l’extérieur du mur principal[52]. Schwegler s’inspire de Quartier-la-Tente[53] pour ses hypothèses (site défensif celtique ou médiéval et lieu de culte celtique[54]) mais son développement d’une hypothèse allant dans le sens d’un observatoire astronomique[55] développe plutôt le courant mettant en avant le caractère mystique du site.


Toujours en cette même année 2007, monsieur Slobodan Despot écrit dans le Nouvelliste, un article dénommé Liddes – Le « Mur d’Annibal », Mystère Néolithique[56]. Cet article présente le site d’un point de vue « mystique » selon l’auteur[57].


Despot développe et met en avant le caractère ésotérique et mystique du site. La portée médiatique de son travail a le mérite de montrer la nécessité pour la science de proposer des réponses concrètes pour ces vestiges.


En 2009, monsieur Slobodan Despot reprend son article de 2007[58] pour un chapitre de son Valais Mystique[59].

[1] LATTION 1983, p. 1-6.

[2] LATTION 1983, p. 1.

[3] MURITH 1810.

[4] LATTION 1983, p. 1.

[5] Voir notamment TAMINI & DELEZE 1895-1896.

[6] LATTION 1983, p. 2.

[7] LATTION 1983, p. 3.

[8] LATTION 1983, plan au 1:1000.

[9] Comparaison avec les relevés GPS de 2008.

[10] LATTION 1983, p. 4.

[11] LATTION 1983, p. 4.

[12] LATTION 1983, p. 4.

[13] LATTION 1983, p. 5.

[14] Développement comparatif discuté par l’auteur.

[15] LATTION 1983, p. 5.

[16] LATTION & QUAGLIA 1984.

[17] LATTION & QUAGLIA 1984, p. 169.

[18] LATTION & QUAGLIA 1984, p. 169.

[19] LATTION 1993.

[20] LATTION 1993, hypothèse mytho-astronomique.

[21] DELACRÉTAZ 1994.

[22] DELACRÉTAZ 1994, destruction liée aux tirs d’artillerie.

[23] DELACRÉTAZ 1994, mention « Mur » sur une carte d’état-major du XIXe siècle.

[24] DELACRÉTAZ 1994, reprise des relevés de LATTION.

[25] DELACRÉTAZ 1994, réflexions climatiques.

[26] DELACRÉTAZ 1994.

[27] QUARTIER-LA-TENTE 2005.

[28] QUARTIER-LA-TENTE 2005.

[29] Hypothèse d’une construction celte militaire ou religieuse.

[30] Hypothèse des « Sarrasins ».

[31] Hypothèse d’une structure militaire du XVe siècle.

[32] Hypothèses reprises des travaux de LATTION.

[33] QUARTIER-LA-TENTE 2005.

[34] Dictionnaire Géographique de la Suisse.

[35] Dague des XIVe-XVe siècles découverte par Roger Maret.

[36] Sommet du Beaufort, 3048 mètres.

[37] Découverte de l’inscription lapidaire par Anne-Françoise Quartier-la-Tente en 2005.

[38] POGET 2006.

[39] Descriptions inspirées des travaux de LATTION.

[40] POGET 2006.

[41] « Moderne ? » et « refuge ? ».

[42] Apport régional du mémoire de POGET.

[43] QUARTIER-LA-TENTE 2007.

[44] QUARTIER-LA-TENTE 2007, nécessité de fouilles archéologiques.

[45] Essai de transcription et d’interprétation.

[46] SCHWEGLER 2007, poids estimé des pierres.

[47] SCHWEGLER 2007, liste de comparaisons.

[48] Étude des caractères lépontiques.

[49] SCHWEGLER 2007, « mégalithes anthropomorphes ».

[50] Croquis du site publié par SCHWEGLER.

[51] Relevé GPS de 38 points.

[52] Mention des abris extérieurs au mur principal.

[53] SCHWEGLER reprend les hypothèses de QUARTIER-LA-TENTE.

[54] Hypothèses de site défensif ou cultuel celtique.

[55] Hypothèse d’un observatoire astronomique.

[56] DESPOT 2007.

[57] Présentation mystique du site.

[58] Reprise de l’article de 2007.

[59] DESPOT 2009, Valais Mystique.

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KNAPP, C. (dir.) & al., Dictionnaire géographique de la Suisse 2, Neuchâtel, 1903, 768p.

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POGET, L., Archéologie des vallées des Dranses : peuplement et passages transalpins secondaires du Paléolithique à l’époque romaine, vol. II, Cartes de répartition et catalogue des sites, Université de Lausanne, 2006 (Mémoire non publié), 104p.

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QUARTIER-LA-TENTE, V., L’énigme du Mur d’Hannibal!, La vallée du Gd-St-Bernard, Liddes et Bourg-St-Pierre vous informent…, Liddes, 2005, pp. 14-15.

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QUARTIER-LA-TENTE, V., L’énigme du Mur d’Hannibal! Enfin une piste!, La vallée du Gd-St-Bernard, Liddes et Bourg-St-Pierre vous informent…, Liddes, 2007, pp. 12-13.

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SCHWEGLER, U., Vorläufiger Bericht über die « etruskische Inschrift » und die « Mur d’Annibal » von Liddes VS, Meggen, 2007, 25p.

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VOUTAZ, J.-P., Des chanoines érudits, in APPOLONIA, L. (dir.) & al., Alpis Poenina / Grand-Saint-Bernard. Une voie à travers l’Europe, Aoste, 2008, pp. 17-22.

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